La grossesse : une maladie ?

Encore considérée il y a un siècle comme étant « l’œuvre de la nature », la grossesse en France est aujourd’hui totalement médicalisée. Si les progrès en matière d’obstétrique ont permis de réduire les risques, de plus en plus de femmes dénoncent des pratiques abusives. Entre médicalisation totale et désinformation, elles sont nombreuses à vouloir se réapproprier leur grossesse et redevenir pleinement actrices de leur accouchement.

D’une histoire féminine à un monopole masculin

Jusqu’au 20ème siècle, l’accouchement est une affaire de femmes. Les naissances ont lieu essentiellement à domicile (90% en 1900) et la future mère est entourée par des parentes et une sage-femme (ou matrone). Mais peu à peu les chirurgiens prennent la place des « accompagnatrices » et imposent aux parturientes de rester allongées. A partir de 1950, les hôpitaux se modernisent et les femmes sont incitées à s’y rendre pour accoucher. Les naissances à l’hôpital sont encadrées par des médecins qui cherchent à discréditer les sages-femmes intervenant à domicile. Aujourd’hui, la grossesse est totalement surveillée. S’il est certain que ces procédés ont permis de réduire les risques, ils ont néanmoins modifié la représentation de la grossesse. Celle-ci est devenue une maladie et son bon déroulement est remis en question à chaque rendez-vous chez l’obstétricien. Ceci peut provoquer un état d’angoisse permanent chez la future mère.

L’accouchement : un acte médical

Tout comme c’est le cas pour la grossesse, l’accouchement en France est très encadré, voire totalement médicalisé. Les femmes sont placées dans des salles remplies de machines et autres instruments médicaux. Elles sont également mises sous monitoring (une sangle autour du ventre) afin de surveiller le rythme cardiaque du bébé et très souvent sous péridurale. Si elles ont le droit d’être accompagnées de leur partenaire, conjoint, ou d’un autre proche, leur intimité est en revanche très limitée. Du début de la prise en charge jusqu’à la naissance du bébé, il est fréquent que plusieurs personnes différentes entrent et sortent de la pièce pour effectuer divers actes médicaux ou de contrôle. Aucun cadre familier n’est donc établi pour rassurer la parturiente.

Par ailleurs, on ne laisse plus le temps à la nature de suivre son cours. En France, un accouchement doit être rapide. En 2012, 22% des accouchements étaient déclenchés. Lorsque ce n’est pas le cas, il existe tout de même des méthodes pour accélérer le travail : injection d’ocytocines par perfusion, perçage manuel de la poche des eaux…. Si les poussées de la femme sont jugées inefficaces, le gynécologue peut alors recourir à l’utilisation d’instruments tels les forceps et les ventouses.

Des pratiques remises en cause

Plusieurs gestes, effectués durant la grossesse ou lors de l’accouchement, font l’objet de critiques. L’amniocentèse est fortement remise en question à cause des risques qu’elle présente, tout comme les touchers vaginaux qui, bien qu’ils soient jugés indispensables en France, sont loin d’être systématiques dans de nombreux pays. De plus, bien que cette pratique soit proscrite depuis 2007 par la Haute Autorité de Santé car inutile et dangereuse, l’expression abdominale est encore largement pratiquée. Il s’agit d’exercer une pression sur l’utérus pour forcer le bébé à descendre. Dans une interview datant de 2017, le Pr Israël Nisand(1), président du Collège National des Gynécologues et Obstétriciens Français (CNGOF) déclarait : « L’expression abdominale n’a plus lieu. Si elle a lieu, c’est une faute technique et une faute professionnelle grave. Si vous connaissez un seul gynécologue qui a pratiqué l’expression abdominale, je l’appellerai personnellement pour lui dire de ne plus le faire. Mais vous serez en échec, Madame, car vous n’en trouverez pas. ». Prenant ces propos comme une insulte faite aux femmes et acceptant le défi, la journaliste Béatrice Kammerer a lancé un appel à témoignage. En seulement 48 heures, elle a obtenu 130 réponses (dont 82 correspondent aux critères mis en place). Par ailleurs, une enquête menée entre 2010 et 2016 par le Collectif Interassociatif Autour de la NaissancE (CIANE) et portant sur 20 000 femmes révèle qu’une femme sur cinq déclare qu’on lui a appuyé sur le ventre pour aider l’expulsion.

Les femmes dénoncent également un manque d’information et de recherche de leur consentement. Là encore, les propos du professeur Nisand révèlent un comportement des médecins qui vise à infantiliser les femmes. Il explique que les « professionnels de la naissance » ont convenu entre eux de ne pas informer totalement les femmes afin d’éviter que celles-ci n’arrivent « dans un état d’inquiétude pas possible ». Pourtant, les femmes qui ont opté pour un accouchement physiologique, en maison de naissance ou à domicile, déclarent s’être énormément documenté au préalable, tant sur les risques que sur les aspects positifs.

Une alternative : les maisons de naissance

Les maisons de naissance, gérées exclusivement par des sages-femmes, permettent aux femmes de définir un projet de naissance et d’accoucher dans un environnement moins médicalisé. Elles sont situées à proximité d’un établissement de santé afin de garantir une sécurité des soins en cas de complication ou de nécessité de transfert. Malheureusement, ces structures, au nombre de neuf, ne sont pas encore légalisées en France. Elles font pour l’instant l’objet d’un fonctionnement expérimental et des modalités de candidature particulières sont nécessaires pour pouvoir y avoir une place.

Conclusion

Alors que la grossesse et l’accouchement sont par définition des affaires de femmes, on remarque que l’intervention des hommes s’est associée à une médicalisation de plus en plus importante. Alors que le corps féminin est naturellement conçu pour mettre au monde des enfants, les hommes ont voulu prendre en main le processus au point de rendre les femmes de plus en plus passives.

(1) Le professeur Nisand est président du Collège National des Gynécologues et Obstétriciens Français CNGOF, chef du département de gynécologie-obstétrique des Hôpitaux universitaires de Strasbourg et enseignant en sciences humaines à la faculté de médecine de Strasbourg

Canonne, J. (s. d.). Et si on se passait de médecin. Consulté à l’adresse Sciences Humaines website: https://www.scienceshumaines.com/soigner-une-science-humaine_fr_704.htm

Comment la naissance est devenue un acte médicalisé. (2017). Consulté à l’adresse https://www.lemonde.fr/maternite/article/2017/08/30/comment-la-naissance-est-progressivement-devenue-un-acte-medicalise_5178707_1655340.html

Lahaye, M.-H. (2017). Non, un accouchement n’est pas en soi violent. Consulté à l’adresse Marie accouche là website: http://marieaccouchela.blog.lemonde.fr/2017/10/12/non-un-accouchement-nest-pas-en-soi-violent/

Rajon, A.-M. (2011). La grossesse : « un état d’urgence ». Empan, n° 84(4), 106‑110.

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